L’HEURE DU CHOIX GÉOPOLITIQUE A SONNÉ
L’été 2025 aura été celui d’un basculement stratégique sans retour. Tandis que les projecteurs médiatiques s’attardaient sur des crises secondaires, les grandes puissances redessinaient discrètement les lignes du monde. À trois jours d’intervalle, les deux superpuissances que sont la Chine et les États-Unis ont dévoilé leurs plans d’action respectifs en matière d’intelligence artificielle. Loin d’être de simples feuilles de route technologiques, ces documents sont des déclarations d’intention géopolitique. Ils dévoilent la nature profonde des ambitions de chacun, mais surtout, ils mettent à nu le vide stratégique européen.
ARC SÉCULAIRE ET DÉCROCHAGE EN DEUX DÉCENNIES
Longtemps périphérique, l’Europe n’a conquis sa centralité qu’à la faveur d’un enchaînement historique précis : les Grandes Découvertes, la Renaissance, puis l’industrialisation ont porté son poids jusqu’à environ 60 % du PIB mondial au XIX siècle, quand la Chine des Song avait, des siècles plus tôt, concentré près d’un quart de la richesse et que l’Inde figurait au rang des superpuissances, tandis que le monde islamique brillait par ses savoirs. Or, en 2025, l’Europe retombe autour de 17 %, un niveau comparable à celui de 1492. Cette contraction n’a pas pris des siècles, mais vingt ans : désindustrialisation, surréglementation, dépendance énergétique et naïveté géopolitique ont transformé un rééquilibrage attendu en décrochage véritable. L’Union se présente désormais comme phare de la taxation et de la norme plus que comme foyer d’invention, de sciences et de culture. L’histoire est implacable : ceux qui quittent le peloton de tête n’écrivent plus les règles, ils les subissent.
Face à deux visions rivales, l’Europe n’a pas pris position. Elle s’est couchée. Pire : elle a payé pour se soumettre. Le 27 juillet, à Bruxelles, la Commission européenne a signé un accord commercial avec Washington dont les termes auraient suscité la colère de n’importe quelle nation dotée d’un sursaut de fierté. Une taxe de 15 % sur les exportations européennes, 600 milliards de dollars d’investissements promis sur le sol américain, 750 milliards d’achats d’énergie états-unienne, une dépendance militaire encore accrue… Le tout au nom de la stabilité, mais en réalité, au prix de l’effacement.
L’ILLUSION D’UN PARTENARIAT, LA RÉALITÉ D’UN TRIBUT
Ce n’est pas un traité. C’est une soumission. L’Europe n’a rien obtenu. Aucune réciprocité tarifaire. Aucun accès privilégié aux marchés publics américains. Aucune exemption sur les droits de douane frappant l’acier et l’aluminium, maintenus à 50 %. En échange, elle cède ses marchés, ses ressources, sa voix. Cet accord n’a rien d’un équilibre négocié : il consacre un rapport de force brutal dans lequel l’Union n’est plus une partenaire, mais une variable d’ajustement.
Washington impose ses standards. L’Europe les applique. Elle finance même les infrastructures américaines nécessaires à l’expansion des GAFAM, à la modernisation de l’armée américaine et au maintien de la suprématie énergétique nord-américaine sur le continent. L’accord entérine l’abandon de toute ambition industrielle autonome, de toute stratégie énergétique concertée et de toute politique d’armement souveraine.
LA SOUMISSION QUI SE POURSUIT
L’accord signé en juillet n’était qu’un commencement. À l’automne, Washington a réclamé à Bruxelles un plan juridiquement contraignant pour réviser les règles européennes jugées préjudiciables aux entreprises américaines. L’Union européenne, loin de s’opposer, prépare docilement sa réponse. Le commissaire européen au Commerce, Maroš Šefčovič, doit rencontrer ses homologues américains en novembre pour poursuivre les négociations aux niveaux politique et technique. Ce qui se dessine dépasse la simple asymétrie tarifaire : il s’agit désormais de modifier la législation européenne elle-même pour satisfaire aux exigences d’outre-Atlantique. L’Union ne négocie plus, elle exécute. Elle ne défend plus ses normes, elle les ajuste. La souveraineté réglementaire, dernier vestige d’autonomie après l’abandon de la souveraineté industrielle et militaire, cède à son tour.

L’ÉNERGIE SOUS EMPRISE : BRUXELLES FINANCE LES RÉACTEURS DE SES RIVAUX
Après avoir tout fait pour entraver l’essor d’EDF et limiter la relance du nucléaire européen, Bruxelles s’apprête à financer, avec de l’argent public, la construction de petits réacteurs modulaires américains. Cet accord conclu entre Donald Trump et Ursula von der Leyen consacre la dépendance énergétique de l’Union, qui investit désormais dans des technologies concurrentes des siennes. Loin d’une coopération équilibrée, cette initiative symbolise l’abandon de la souveraineté industrielle au profit d’une intégration subordonnée. Les capitaux européens, détournés vers les infrastructures d’outre-Atlantique, scellent une fois de plus la vassalisation économique du continent.
UN APPAREIL INSTITUTIONNEL CONÇU POUR L’ALLÉGEANCE
Ce renoncement n’est pas accidentel. Il est structurel. L’Union européenne, dans son architecture actuelle, est incapable d’opposer une quelconque résistance. Les décisions s’y prennent à huis clos, entre commissaires non élus, conseillers technocrates et dirigeants cooptés. Le Parlement européen, vidé de tout pouvoir contraignant, est relégué au rôle de chambre d’enregistrement. Les peuples n’ont aucun accès aux négociations. Aucun vote, aucune consultation, aucune responsabilité. L’Union se gouverne comme un protectorat : depuis l’extérieur, par des élites liées à l’Atlantique Nord.
Les profils sont parlants. Ursula von der Leyen, présidente sans campagne, multiplie depuis son entrée en fonction les marques de loyauté à l’égard de Washington. Mario Draghi, ancien banquier de Goldman Sachs, rédige un rapport sur le déclin industriel de l’Europe… sans jamais remettre en cause l’arrimage atlantiste. Emmanuel Macron, pourtant prompt à défendre l’idée de souveraineté européenne dans ses discours, consacre ses mandats à la réintégration militaire dans l’OTAN, à la ratification de traités commerciaux déséquilibrés et à l’harmonisation numérique sous norme américaine.
Ce ne sont pas des erreurs. Ce sont des lignes politiques cohérentes, portées par des réseaux formés, financés, promus dans des cercles transatlantiques. L’atlantisme y est un préalable, non une option. L’autonomie stratégique n’y est tolérée qu’en vitrine, jamais en actes.
UNE SOUVERAINETÉ PROCLAMÉE, MAIS SOUS TUTELLE
L’épisode récent des menaces proférées par Donald Trump à l’égard de l’Union illustre cette contradiction. L’ancien président américain a averti Bruxelles qu’il imposerait de nouvelles barrières tarifaires et des restrictions sur les exportations technologiques si l’Europe persistait à encadrer les géants du numérique par le Digital Services Act et le Digital Markets Act. La réaction de la Commission européenne fut immédiate : réaffirmer qu’elle détenait un « droit souverain » à réguler les activités économiques sur son sol. Mais cette déclaration, martelée depuis Bruxelles, apparaît dérisoire lorsqu’elle se heurte à la brutalité du rapport de force transatlantique. Car, derrière les discours, aucune garantie de protection ni de rétorsion crédible n’existe. L’Europe proclame sa souveraineté au moment précis où Washington lui rappelle qu’elle n’a pas les moyens de l’exercer.
QUAND LA GUERRE ÉCONOMIQUE DEVIENT QUOTIDIENNE
Loin des seules sphères institutionnelles, les entreprises françaises expérimentent directement ce rapport de force. L’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche a marqué un tournant, révélant l’ampleur de la guerre économique américaine et obligeant les groupes français à adopter des stratégies dignes d’un manuel de survie. Une grande société, par exemple, recommande désormais à ses collaborateurs en déplacement aux États-Unis de voyager avec des ordinateurs et téléphones vierges, pour éviter tout risque d’espionnage industriel. Ce type de précautions, naguère réservées à la Chine ou aux salons internationaux, s’impose désormais sur le sol américain. C’est la preuve que la méfiance s’est généralisée et que la menace perçue sur les secrets industriels européens est devenue une réalité directe, vécue au quotidien par les acteurs économiques.
UN ACCORD SCELLÉ DANS L’OPACITÉ INSTITUTIONNELLE
Le texte signé à Bruxelles le 27 juillet, présenté comme un simple arrangement commercial, relève en réalité d’un accord de commerce et d’investissement qui engage l’Union dans le cadre de la compétence exclusive prévue par les traités. La Commission, seule habilitée à négocier, a conduit les discussions dans le secret de ses instances, sans mandat clair ni transparence vis-à-vis des peuples européens. Le Conseil n’a été saisi qu’a posteriori, dans une mécanique qui privilégie la majorité qualifiée et rend illusoire toute opposition frontale des États membres. Le Parlement, réduit à une fonction consultative, n’a qu’un rôle d’enregistrement, tandis que les administrations nationales se voient chargées de l’exécution, comme de simples relais. Ce mode de fonctionnement, qui marginalise les souverainetés nationales et évacue toute responsabilité démocratique, explique la brutalité avec laquelle l’accord de Turnberry a été imposé. La structure même de l’Union organise son incapacité à dire non et confère à la Commission un pouvoir de négociation dont elle use pour arrimer l’Europe à l’Atlantique Nord.
UNE INTELLIGENCE ARTIFICIELLE SOUS CONTRÔLE UNILATÉRAL
C’est dans ce contexte que s’inscrit le contraste entre les plans d’action américain et chinois sur l’intelligence artificielle. Le America’s AI Action Plan, publié le 23 juillet, est un manifeste. Il érige l’IA en instrument de domination : contrôle des flux, dérégulation nationale, imposition extraterritoriale des normes technologiques, marginalisation des concurrents. La Maison-Blanche ne cache pas ses intentions : gagner la course, façonner les usages mondiaux, verrouiller les innovations critiques, filtrer les alliances.
Trois axes dominent. D’abord, l’abandon des garde-fous éthiques au profit d’une innovation accélérée. Ensuite, la levée explicite des contraintes environnementales pour déployer centres de données, puces, réseaux énergétiques sans autre considération que l’efficacité. Enfin, la projection diplomatique et commerciale de ces standards américains dans le monde entier, accompagnée de mesures coercitives à l’égard de la Chine, présentée comme l’ennemi systémique.
Dans cette vision, l’IA n’est pas un bien commun mondial, mais une arme douce, au service d’un impérialisme technologique. Elle ne vise ni l’égalité, ni la coopération, ni la sagesse : elle vise la suprématie.
UN PARTENARIAT ANGLO-AMÉRICAIN À 42 MILLIARDS DE DOLLARS
À cette stratégie unilatérale s’ajoute le « Tech Prosperity Deal », conclu le 16 septembre entre Washington et Londres. Cet accord prévoit 42 milliards de dollars d’investissements américains dans l’infrastructure britannique d’intelligence artificielle, avec Microsoft, Nvidia, Google, OpenAI et CoreWeave en première ligne. Microsoft y engage 30 milliards pour déployer le plus grand supercalculateur du pays, tandis que Nvidia installe 120 000 GPU, son projet le plus vaste en Europe. OpenAI, alliée à Nscale et Nvidia dans le projet Stargate UK, participe à ce dispositif, qui inclut aussi des programmes communs de recherche en santé et en énergie de fusion. Le nord-est de l’Angleterre est désigné zone prioritaire de croissance. Cet exemple illustre comment Washington consolide son influence par des partenariats bilatéraux privilégiés, laissant l’Europe continentale à l’écart de ces choix stratégiques.
Mais ce triomphe apparent sur le terrain de la haute technologie s’accompagne d’un revers significatif : Londres a dû renoncer à l’élimination des droits de douane américains sur l’acier britannique, une promesse avancée au printemps et désormais enterrée, infligeant un coup dur à une industrie déjà fragilisée.
Keir Starmer a présenté le « Tech Prosperity Deal » comme un tournant pour inscrire le Royaume-Uni dans la course mondiale à l’intelligence artificielle, mais la mise en scène de cette visite a été brouillée par des tensions intérieures, des manifestations populaires et l’ombre persistante de l’affaire Epstein, qui a vu l’image du financier projetée sur les murs du château de Windsor. Autant d’éléments qui soulignent combien ce partenariat bilatéral, loin d’être consensuel, s’inscrit dans un contexte politique troublé.
PÉKIN CONTRE LA CENTRALISATION TECHNOLOGIQUE
Face à cette logique unilatérale, la Chine a proposé, trois jours plus tard, à Shanghai, un plan d’action radicalement différent. Elle y prône la création d’un organisme international de l’IA, avec un siège à Shanghai, fondé sur le multilatéralisme, l’ouverture aux pays du Sud, la construction d’un cadre réglementaire partagé. Ce n’est pas une déclaration d’innocence, mais une affirmation d’indépendance.
Pékin propose une architecture technique et diplomatique fondée sur la souveraineté des nations, la diversité des modèles et la non-exclusion des puissances émergentes. Elle s’adresse à ceux que Washington écarte, elle invite au dialogue là où l’Amérique ordonne. Il ne s’agit pas d’un contre-impérialisme, mais d’un contre-récit.
Et l’Europe ? Elle aurait pu saisir cette main tendue. Au lieu de cela, elle a saboté elle-même sa relation avec Pékin. Ursula von der Leyen, quelques jours avant un sommet diplomatique avec la Chine, enchaîne les déclarations agressives, brandit la question du déficit commercial (fruit de sa propre désindustrialisation) et instrumentalise la guerre en Ukraine comme levier de blocage. Le sommet tourne court. Aucun engagement. Aucune ouverture. Juste un discours creux sur les superpuissances qui « doivent coopérer ».
UNE TRAHISON STRATÉGIQUE
Ce sabordage n’est pas une maladresse. Il est un signal envoyé à Washington. Bruxelles montre patte blanche. Elle rompt un dialogue multilatéral pour mieux s’aligner sur la stratégie américaine. Mais le pari est perdant. Quelques jours plus tard, Donald Trump impose un accord commercial humiliant à l’Union européenne, relance ses négociations avec Pékin et capitalise sur la soumission européenne comme levier de puissance supplémentaire.
En une semaine, l’Europe a brûlé ses ponts avec la Chine, abandonné son autonomie stratégique et renforcé un partenaire qui l’humilie. Le tout sans débat, sans vote, sans opposition sérieuse. L’alignement n’est plus une dérive : il est devenu une politique.
À compter du 7 août, les exportations européennes seront frappées d’un droit de douane de 15 % à leur entrée sur le territoire américain, conformément à l’accord entériné entre Bruxelles et Washington. Ce prélèvement s’appliquera à la quasi-totalité des produits en provenance de l’Union, sans que celle-ci ait obtenu de concessions en retour. À titre de comparaison, la Suisse devra s’acquitter d’une taxe de 39 %, la Serbie de 35 %. L’administration américaine justifie cette mesure par le déséquilibre commercial chronique dont elle s’estime victime depuis plusieurs décennies. Ce nouvel impôt, qui parachève la désindustrialisation européenne, illustre la nature du rapport : asymétrique, humiliant, assumé.
L’HUMILIATION TARIFAIRE ET LA FAILLITE EUROPÉENNE
Les nouvelles concessions douanières imposées par Washington révèlent crûment l’échec de la construction européenne. Tandis que les produits agricoles et industriels américains bénéficient d’exemptions et de facilités d’accès, les exportations européennes, soumises à des contraintes environnementales sévères, se voient frappées d’une taxe uniforme de 15 %. Cette asymétrie illustre une faiblesse structurelle : l’Union a brandi des normes exigeantes comme arme de négociation, mais n’a jamais osé s’en servir face aux grandes puissances.
Un an après le relèvement substantiel des droits de douane décidé par l’administration Trump le 1er février 2025, le déficit commercial américain a atteint en octobre son niveau le plus bas depuis seize ans, revenant à des chiffres comparables à ceux de juin 2009. Cette contraction du déficit commercial, largement critiquée lors de son annonce par les médias américains et européens, démontre l’efficacité de la stratégie protectionniste mise en œuvre par Washington. Pendant que l’Europe subit les conséquences de sa docilité tarifaire, les États-Unis récoltent les fruits d’une politique assumée de rééquilibrage commercial par la contrainte.
Résultat : les règles que l’Europe impose à ses propres producteurs étouffent son industrie, favorisent la délocalisation et ouvrent ses frontières à des biens étrangers qui bafouent ces mêmes standards. Là où Pékin a renforcé ses leviers de puissance, jusqu’à contrôler l’essentiel du raffinage mondial des terres rares, l’Europe a choisi de sacrifier ses capacités industrielles au nom de principes écologiques appliqués avec un zèle suicidaire. La morale, devenue carcan, n’a protégé personne : elle a seulement rendu l’Union incapable d’imposer ses conditions et de défendre ses producteurs.
TERRES RARES : LA VASSALISATION MATÉRIELLE À LA CHINE
À la sujétion tarifaire s’ajoute une dépendance plus silencieuse : celle des matières premières critiques. La zone euro puise l’essentiel de ses terres rares dans des chaînes dominées par Pékin, qui concentre près de 95 % de la production mondiale et fournit directement environ 70 % des importations européennes. L’illusion d’une diversification par des intermédiaires se dissipe à l’examen des réseaux industriels : plus de quatre grandes entreprises européennes sur cinq sont reliées, en première ou seconde couronne, à un producteur chinois, y compris lorsque l’achat transite par des acteurs américains dont l’approvisionnement remonte lui aussi vers la Chine. Une restriction ciblée des exportations suffit alors à contaminer l’aéronautique, la chimie de spécialité, l’automobile et les télécoms, asséchant les filières de séparation et de raffinage que l’Europe a laissé dépérir.
L’Union tente d’organiser la riposte. Le Critical Raw Materials Act fixe un cadre pour diversifier les sources, structurer le recyclage et réduire la vulnérabilité stratégique, tandis que RESourceEU, présenté le 25 octobre, promet d’accélérer la sécurisation d’approvisionnement, la montée en capacité de traitement et l’investissement dans des boucles régénératives. Mais le calendrier est implacable : sans raffinage européen et sans substitution technologique crédible à court terme, la souveraineté proclamée demeure théorique. Entre le tribut américain et le goulot chinois, l’Europe s’est placée sous double tutelle : financière et normative d’un côté, matérielle et industrielle de l’autre.
LE SURSAUT SIDÉRURGIQUE, UN RÉFLEXE DE SURVIE
Face à la décomposition de son industrie lourde, l’Union européenne a tenté un sursaut paradoxal. Devant l’effondrement de sa sidérurgie (18 000 emplois directs supprimés en 2024 et une production passée de 156 à 130 millions de tonnes), la Commission a instauré des quotas d’importation réduits de moitié, ne laissant qu’une fraction du marché aux aciers étrangers. Ce protectionnisme inédit, dissimulé derrière un discours de transition écologique, révèle la gravité du déclin industriel. L’Europe, après avoir désarmé son économie au nom du libre-échange, se résout à ériger des murs commerciaux, trop tard pour inverser la dépendance qu’elle a elle-même créée.
LA DÎME VERSION 2025
La logique de tribut n’épargne pas les alliés de Washington. Quelques jours avant d’imposer ses conditions à l’Union européenne, l’administration américaine a scellé un accord inédit avec Nvidia et AMD, autorisant ces fabricants de puces à reprendre leurs exportations vers la Chine en échange d’un prélèvement direct de 15 % sur leurs ventes, soit plus de 4 milliards de dollars annuels estimés versés au Trésor américain. Cette mesure, étrangère à toute fiscalité classique, reproduit dans le champ technologique le mécanisme médiéval de la dîme : le droit d’entrer sur un marché se paie au seigneur qui contrôle la porte. Le précédent est lourd de sens : il démontre que le prélèvement conditionnel est devenu un instrument assumé de la politique commerciale et stratégique américaine, applicable aussi bien aux entreprises qu’aux États partenaires.
Dans la même veine, le Bureau of Industry and Security (BIS) a annoncé la suppression du programme Validated End-User, qui permettait jusqu’ici à certaines usines de semi-conducteurs étrangères implantées en Chine de recevoir des exportations américaines sans licence préalable. À compter du 31 décembre 2025, Intel, Samsung ou SK hynix devront solliciter des autorisations au cas par cas, avec la perspective que les licences ne couvrent plus que la maintenance courante, mais excluent toute extension ou modernisation technologique. L’effet recherché est identique : instaurer un contrôle unilatéral sur les flux critiques, transformer chaque transaction en dépendance et verrouiller, par la contrainte administrative autant que par l’impôt, l’avenir industriel de ses partenaires et de ses rivaux.
LES LABORATOIRES SUISSES SOUS INJONCTION AMÉRICAINE
La logique de tribut ne s’arrête pas aux géants technologiques. Le 1er octobre 2025, Washington a décrété des droits de douane de 100 % sur les produits pharmaceutiques brevetés en provenance de Suisse, sauf pour les entreprises acceptant d’implanter leurs usines sur le sol américain. Sous couvert de protection commerciale, cette mesure agit comme un instrument de relocalisation contrainte : les multinationales suisses déjà installées au Texas, en Floride ou en Californie (Roche, Novartis, Merck [Suisse], Lonza) échappent à la sanction. Le message est clair : produire pour l’Amérique exige désormais d’y produire physiquement. Cette tactique consolide la dépendance territoriale des alliés économiques tout en épargnant les grands groupes, dont les profits continuent d’être rapatriés à Bâle et Zurich grâce au contrôle de la recherche et des brevets. Derrière la stabilité apparente des marchés se joue une dépossession discrète : celle d’une souveraineté productive troquée contre une tolérance fiscale.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
Le 23 septembre 2026, LES LETTRES LIBRES publiera la seconde partie de cet essai, consacrée à la bataille des puces et de l’intelligence artificielle, à la puissance militaire américaine, à la dépendance cognitive et monétaire européenne ainsi qu’au contraste entre les contre-pouvoirs américains et les renoncements de l’Union. La bibliographie complète accompagnera cette seconde partie.
