Le 23 septembre 2025, un avocat du cabinet King & Spalding adressait au président de la commission judiciaire de la Chambre des représentants des États-Unis une lettre signée au nom d’Alphabet, maison mère de Google et de YouTube, en réponse à des assignations. On y lit que de hauts responsables de l’administration Biden, y compris à la Maison-Blanche, ont mené auprès de l’entreprise des démarches répétées et soutenues au sujet de contenus liés à la pandémie qui ne violaient pourtant aucune de ses propres règles. On y lit ensuite qu’il est inacceptable et fautif qu’un gouvernement, quel qu’il soit, prétende dicter à l’entreprise sa manière de modérer, et que celle-ci s’y est constamment opposée au nom du premier amendement. La lettre annonce enfin que les créateurs bannis pourront revenir sur la plateforme.
Il faut lire cette lettre lentement, car elle ne dit pas ce qu’on lui fait dire. Alphabet ne reconnaît pas avoir censuré. Elle reconnaît qu’on a fait pression, et affirme avoir résisté. Elle ne s’excuse de rien. Elle rouvre des comptes qu’elle avait fermés au nom de règles qu’elle a elle-même abrogées depuis. Voilà l’aveu que l’on a célébré des deux côtés de l’Atlantique : une concession sans faute, une contrition sans contrit.
Il est daté, il est vérifiable, il ne coûte rien. Et il a circulé, en francophonie, à peu près uniquement dans les revues et sur les blogs que le dispositif décrit par cette lettre avait précisément appris à rendre invisibles.
La question n’est donc pas de savoir si des pressions gouvernementales visant le retrait ou la limitation de certains contenus ont existé. Les mails existent, ils sont archivés, la Chambre des représentants les a publiés. L’infrastructure de tri de l’information, elle, s’est trouvée disponible, en état de marche, au moment exact où un gouvernement occidental a voulu empêcher certaines opinions de circuler. La question est de comprendre pourquoi ce quasi-aveu survient maintenant, et ce qu’il révèle d’un mécanisme qui, cinq ans durant, n’a presque jamais eu besoin d’interdire quoi que ce soit.
UNE INFRASTRUCTURE ANTÉRIEURE À L’ÉPIDÉMIE
La première chose que l’on découvre, en remontant la chaîne, c’est une date. En 2019, avant tout virus, avant tout confinement, était lancée la Trusted News Initiative, qui associait de grandes agences de presse occidentales, Reuters et l’Agence France-Presse, des médias comme la BBC, Radio-Canada, le Financial Times et le Washington Post, et les géants du numérique, Facebook, Google, YouTube et Twitter. L’objet affiché en était la lutte contre la désinformation électorale, puis contre l’apologie du terrorisme. Personne ne s’en émut, et il n’y avait alors, en effet, pas grand-chose à en dire.
En décembre 2021, l’Agence France-Presse s’associait à Google pour lancer un programme baptisé Objectif Désinfox, rejointe par une vingtaine de journaux, de radios et de télévisions. Durant la même période, des accords étaient passés entre l’Organisation mondiale de la santé et Alphabet pour orienter les flux d’information sanitaire.
Rien de tout cela n’est clandestin. Rien de tout cela n’a été révélé par une fuite. Ces partenariats ont été annoncés par communiqué, célébrés dans les colonnes de leurs propres signataires, et présentés comme des progrès civiques. C’est précisément ce qui les rend redoutables. Une infrastructure de tri de l’information a été construite au grand jour, pour des motifs que personne n’aurait songé à contester, et elle s’est trouvée disponible, en état de marche, au moment exact où un gouvernement occidental a eu besoin qu’une opinion ne se forme pas.

CE QUE GOOGLE A ÉCRIT, ET CE QU’IL N’A PAS ÉCRIT
Le 1er mai 2024, la commission judiciaire de la Chambre des représentants et sa sous-commission sur l’instrumentalisation de l’État fédéral publiaient un rapport d’étape intitulé Le complexe industriel de la censure. Le document est orienté, ses auteurs sont partisans, et ses conclusions politiques valent ce que valent les conclusions politiques. Ses annexes, elles, contiennent des mails. C’est une différence de nature, et le juge Alito en citera le contenu dans son opinion dissidente à la Cour suprême.
Le 26 août 2024, dans une lettre au représentant Jim Jordan, Mark Zuckerberg reconnaissait que de hauts responsables de l’administration Biden avaient exercé sur ses équipes, des mois durant, des pressions répétées pour faire retirer certains contenus liés au Covid-19, y compris des contenus humoristiques et satiriques. Il jugeait cette pression gouvernementale fautive et disait regretter de ne pas s’y être davantage opposé publiquement. Ce n’étaient pas des excuses. C’était un regret, formulé au moment où le formuler devenait profitable.
Le 15 octobre 2025, la politiste Stéphanie Balme remettait à France Universités une étude de plus de 200 pages, assortie de 65 propositions, sur la liberté académique. Elle y recensait, pour les seules années 2024 et 2025, le conditionnement de financements publics à des chartes aux critères flous, des pressions idéologiques sur les contenus d’enseignement, des annulations de conférences, des campagnes de stigmatisation d’enseignants-chercheurs et la multiplication des procédures-bâillons. Elle y observait que la liberté académique, en France, ne repose sur aucune culture politique, professionnelle ou citoyenne solidement enracinée.
Quatre pièces, quatre juridictions, quatre registres. Prises séparément, quatre faits divers. Prises ensemble, une architecture. Et dans les quatre, la même syntaxe : on concède la pression, on nie la soumission, on ne rend rien.
Reste à comprendre pourquoi cet aveu arrive maintenant. La réponse ne se trouve pas à Washington.
POURQUOI L’AVEU ARRIVE MAINTENANT
Un aveu coûte quelque chose lorsqu’il expose celui qui le fait à une sanction, à une réparation, ou simplement à la honte devant témoins. Il ne coûte plus rien lorsqu’aucune de ces trois conditions n’est réunie. En 2025, les recours paraissaient politiquement épuisés, le public ne se souvenait plus des articles qu’il n’avait pas lus, et l’administration mise en cause avait quitté le pouvoir. Le point n’est pas rhétorique : le 26 juin 2024, dans l’arrêt Murthy contre Missouri, la Cour suprême avait rejeté par six voix contre trois le recours dirigé contre l’administration fédérale, faute pour les plaignants d’établir leur qualité pour agir. Le contentieux était clos avant que les lettres ne soient écrites. Reconnaître, dans ces conditions, n’engage à rien : c’est solder un passé qui ne se plaide plus.
Emmanuel Carré, dans son dernier livre, emprunte à l’historien Tony Judt une expression qui éclaire ce calendrier : l’amnésie organisée, entendue comme la capacité des sociétés à effacer les épisodes qui remettent en cause l’image qu’elles se font de leur propre rationalité. Reconnaître qu’on a obéi à l’absurde, écrit-il, oblige à réviser l’idée qu’on se fait de son intelligence. Il est plus confortable de réinterpréter après coup les événements comme justifiés par les circonstances.
L’aveu tardif n’est donc pas la fin du dispositif. Il en est le dernier étage. Il tient lieu de solde de tout compte, il désarme la critique rétrospective en lui donnant raison trop tard, et il prépare la suivante. Car une société qui a absous ses censeurs au motif qu’ils ont reconnu après coup certains excès n’a rien appris de la mécanique qui les a rendus possibles.
