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TEMPS MULTIPLES, SEUILS CAPTÉS : CE QUE LES DONNÉES RÉVÈLENT

Et si le temps n’était ni unique ni linéaire ? De la théorie des trois dimensions temporelles au décodage de la parole intérieure et au sommeil biphasique, cet article distingue données établies, hypothèses et seuils encore à tester.

Illustration abstraite bleue montrant une sphère sombre entourée d’un anneau blanc lumineux et de filaments entrelacés dans une vaste enveloppe sphérique.
Des durées mesurées aux rythmes vécus, le temps met à l’épreuve les cadres par lesquels nous cherchons à comprendre le réel.

UNE PROPOSITION THÉORIQUE : LE TEMPS COMME STRUCTURE PRIMORDIALE

En avril 2025, Günther Kletetschka a publié dans Reports in Advances of Physical Sciences un modèle théorique selon lequel le temps, et non l’espace, constituerait la structure primaire de l’univers. Il y développe l’idée d’un temps à trois dimensions, auquel s’ajouteraient trois dimensions spatiales émergentes. Cette proposition demeure extérieure au cadre standard de la physique et n’a pas reçu de confirmation expérimentale indépendante.

Cette hypothèse n’est pas formulée comme une vérité expérimentale, mais comme une tentative de proposer un cadre unifié capable de concilier deux domaines aujourd’hui irréconciliés : la relativité générale, qui décrit la gravitation à grande échelle, et la mécanique quantique, qui gouverne les interactions à l’échelle des particules. En repositionnant le temps au cœur du système, et en lui conférant une complexité multidimensionnelle, Kletetschka entend résoudre certains conflits logiques sans abandonner les principes de causalité.

Le modèle s’appuie sur une formalisation mathématique rigoureuse et se présente comme testable, notamment par des expériences de gravitation extrême ou d’ondes gravitationnelles. Il n’a cependant pas été conçu à partir de résultats expérimentaux anormaux, mais précède toute mesure. Il s’agit donc d’un cadre théorique a priori, proposé à la communauté scientifique pour validation ou réfutation.

DONNÉES ET LIMITES DU MODÈLE STANDARD

Dans le même temps, les expériences menées au sein du Grand Collisionneur de Hadrons (CERN) ont fait apparaître des anomalies statistiques dans certaines désintégrations de particules, ou dans la fréquence d’occurrence d’événements rares. Ces observations, bien qu’en marge des prédictions du modèle standard, n’impliquent pas nécessairement une refonte des lois fondamentales.

Aucune de ces anomalies ne constitue, à ce jour, une démonstration empirique en faveur d’un temps à plusieurs dimensions. Elles témoignent toutefois d’une limite explicative du modèle standard, qui peine à intégrer certains résultats sans recourir à des ajustements externes ou à des paramètres libres. Des théories concurrentes sont proposées pour tenter d’englober ces données : supersymétrie, dimensions compactées, modèles holographiques ou temporels.

C’est dans ce contexte que la proposition d’un temps à trois dimensions trouve sa place : non comme une conséquence directe des expériences, mais comme une tentative de fournir un schéma conceptuel qui pourrait, à terme, expliquer ces écarts. Elle demeure, à ce stade, non confirmée.

RELATIVITÉ RESTREINTE : VALIDATION EXPÉRIMENTALE DE LA NON-UNIFORMITÉ TEMPORELLE

La remise en question de l’uniformité temporelle ne se limite pas aux spéculations théoriques. La relativité restreinte, formulée par Einstein en 1905, prévoit que l’écoulement du temps dépend du mouvement relatif de l’observateur. La dilatation temporelle a depuis été confirmée expérimentalement à de multiples reprises.

Le facteur de Lorentz quantifie cette distorsion : à 80 % de la vitesse de la lumière, un voyageur spatial ne vieillit que de six années tandis que dix années terrestres s’écoulent pour un observateur immobile. Cette asymétrie n’est pas une approximation ou une illusion perceptive, mais une propriété mesurable de l’espace-temps. Les horloges atomiques embarquées dans les satellites GPS, dont les corrections relativistes sont calculées en permanence, attestent quotidiennement de cette réalité.

Cette validation empirique montre que le temps n’est pas absolu au sens classique. Elle ne constitue toutefois aucun indice en faveur de dimensions temporelles supplémentaires : la proposition de Kletetschka doit être évaluée sur ses propres prédictions et sur d’éventuelles validations indépendantes. La physique du XXe siècle a établi la relativité de la durée mesurée ; l’éventuelle multidimensionnalité du temps reste, elle, une hypothèse.

INTERFACES CERVEAU-ORDINATEUR : DONNÉES EXPÉRIMENTALES SUR LA PAROLE INTÉRIEURE

Parallèlement à ces avancées théoriques, une autre équipe, cette fois issue de l’Université de Stanford, a publié une étude dans Cell en août 2025 portant sur le décodage du langage intérieur par interfaces neuronales implantées. Quatre personnes atteintes de troubles moteurs sévères ont participé à cette expérience. Des électrodes intracorticales ont été placées dans leur cortex moteur pour enregistrer les signaux neuronaux associés à la tentative de parler, y compris lorsqu’aucun mot n’était effectivement prononcé.

Le système a permis de décoder en temps réel des phrases intérieurement formulées. Avec un vocabulaire de 125 000 mots, les taux d’erreur sur les mots se situaient entre 26 % et 54 % selon les sessions et les participants, soit environ 46 % à 74 % de mots correctement décodés. Les sorties étaient d’abord produites sous forme de texte, puis pouvaient être converties en audio par synthèse vocale.

Les chercheurs ont montré que la parole intérieure est représentée de façon robuste dans le cortex moteur et qu’elle partage une partie de sa représentation neuronale avec la parole tentée, avec des signaux généralement plus faibles. L’étude distingue en outre une dimension neuronale liée à l’intention motrice et propose des mécanismes permettant d’éviter le décodage involontaire de la parole intérieure.

Il ne s’agit pas d’une lecture libre de la pensée, mais d’une preuve de concept mesurée chez quatre participants porteurs d’implants intracorticaux et souffrant de troubles sévères de la parole. Les implications cliniques sont importantes pour la restauration de la communication. Les limites restent majeures : dispositif invasif, calibrage individuel, effectif très réduit et performances variables.

DONNÉES HISTORIQUES SUR LE SOMMEIL BIPHASIQUE

Dans un registre distinct, des travaux historiques ont documenté, dans certaines sociétés européennes préindustrielles, des mentions de « premier » et de « second » sommeil séparés par une période de veille nocturne. Ces sources invitent à considérer le sommeil segmenté comme une pratique historiquement attestée, sans permettre d’en faire une norme universelle pour toutes les populations ni toutes les époques.

Cette structure apparaît dans des textes historiques, journaux et traités médicaux, mais sa fréquence et son extension géographique restent discutées. Elle ne permet donc pas d’assimiler toute insomnie contemporaine de milieu de nuit à la survivance d’un rythme ancien.

Une expérience classique de Thomas Wehr, publiée en 1992, a montré que des participants exposés à de longues nuits artificielles pouvaient développer un sommeil biphasique, avec deux épisodes de sommeil séparés par une période de veille. Ce résultat documente une plasticité du sommeil humain ; il ne démontre pas, à lui seul, qu’un sommeil biphasique serait le rythme « naturel » universel de l’être humain.

Les données historiques et chronobiologiques soutiennent donc l’existence possible de rythmes segmentés, mais imposent une formulation prudente sur leur généralité.

CONVERGENCES FACTUELLES : SEUILS, TEMPORALITÉS ET MODÉLISATIONS

Ces quatre ensembles de données, bien que distincts, présentent des points de convergence qui méritent d’être signalés, sans spéculation ni surinterprétation.

Premièrement, le modèle théorique du temps à trois dimensions introduit une complexification du cadre temporel utilisé pour décrire le réel. Il ne propose pas une vision métaphysique ou psychologique du temps, mais une structure mathématique visant à résoudre des impasses physiques.

Deuxièmement, la relativité restreinte a établi expérimentalement que le temps n’est pas uniforme, mais relatif à la vitesse de l’observateur. Cette validation empirique ancre dans le réel mesurable l’idée d’une pluralité des écoulements temporels.

Troisièmement, l’expérience menée à Stanford montre empiriquement qu’une partie des représentations neuronales associées à la parole intérieure peut être décodée chez des participants implantés. Il s’agit d’une captation technique limitée et contextualisée d’un seuil auparavant inaccessible à ce type d’interface, non d’un accès général aux pensées.

Quatrièmement, l’histoire du sommeil segmenté et l’expérience de Wehr révèlent une autre forme de seuil, cette fois physiologique : une période de veille pouvant s’insérer entre deux épisodes de sommeil dans certaines conditions.

Dans chacun des cas, c’est une structure temporelle non linéaire ou non manifeste qui est révélée ou théorisée : soit par les mathématiques (temps vectoriel), soit par la physique expérimentale (temps relatif), soit par la neurotechnologie (pensée captée), soit par l’histoire et la biologie (sommeil fractionné).

MODÉLISATIONS FRACTALES ET ORGANISATIONS NUMÉRIQUES

Une autre proposition, issue cette fois des mathématiques, vient prolonger ces observations, bien qu’elle demeure à ce stade très peu documentée dans la littérature scientifique évaluée par les pairs. Les travaux de Jean-Claude Perez sur ce qu’il nomme le Sablier de Perez avancent une organisation fractale gouvernée par le nombre d’or, censée relier des séquences biologiques et des architectures informationnelles. Les applications annoncées à la mémoire des systèmes artificiels, au calcul quantique ou à la cryptographie doivent être considérées comme des hypothèses tant qu’elles ne sont pas validées indépendamment.

Ces propositions, qui demandent une validation rigoureuse par la communauté scientifique, témoignent néanmoins d’un même geste conceptuel que les modèles temporels ou les seuils neurobiologiques : l’hypothèse qu’un ordre non immédiatement observable gouverne des manifestations dispersées du réel. En ce sens, et sous toute réserve de confirmation expérimentale, le Sablier de Perez s’inscrit dans cette exploration des couches sous-jacentes où se nouent des régularités invisibles.

LE TEMPS COMME CONSTRUCTION PERCEPTIVE

Au-delà des structures physiques et biologiques, une dernière perspective mérite d’être convoquée : celle du temps tel qu’il est perçu par la conscience. De nombreuses équations fondamentales de la physique microscopique sont compatibles avec une inversion du sens du temps, tandis que l’irréversibilité macroscopique est notamment décrite par la thermodynamique. Le passage du temps physique au temps vécu relève donc ici d’une réflexion philosophique, non d’une conséquence directe des équations.

Le temps n’est donc pas une dimension première, mais une trace laissée par la transformation, un signe que le changement a eu lieu. Sans mémoire, le passé s’effondre ; sans projection, le futur disparaît. Le temps apparaît ainsi intimement lié à la conscience qui le perçoit. Ce qui nous semble couler n’est peut-être qu’un déplacement du regard sur un réel qui, lui, se déploie sans succession.

Cette perspective rejoint les observations précédentes en révélant un cinquième seuil : celui qui sépare le temps perçu du temps objectif, la durée vécue de la mesure physique. Le temps use les formes, jamais l’essence. Il organise l’expérience, mais ne dit rien de l’absolu. Compris ainsi, il cesse d’être une menace pour devenir un langage, un outil de lecture du monde, non sa substance.

CONCLUSION : RETOUR DES SEUILS, ABSENCE DE LINÉARITÉ

Il ne s’agit pas ici de défendre une thèse, mais de juxtaposer des données convergentes. Ce que la physique théorise, la relativité valide, les neurosciences captent, l’histoire restitue et la philosophie interroge, c’est la pluralité des formes temporelles : certaines visibles, d’autres latentes, d’autres encore construites par la conscience qui les perçoit. La linéarité du temps, tout comme celle de la parole ou du sommeil, ne peut être tenue pour universelle. Elle est un cadre, non une loi.

Je constate, en tant que rédactrice, que ces données, chacune sur son plan, réintroduisent la question des seuils du réel : seuils neuronaux entre pensée et expression, seuils biologiques entre veille et sommeil, seuils relativistes entre observateurs en mouvement, seuils conceptuels entre dimensions, seuils perceptifs entre durée vécue et mesure physique. Ce n’est pas un récit à produire, mais un état à observer. Et c’est dans cette observation sans conclusion hâtive que commence, peut-être, une nouvelle forme de lucidité scientifique.

BIBLIOGRAPHIE

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Anne-Emmanuelle Lejeune

Anne-Emmanuelle Lejeune

Belge, enseignante de français depuis 1994 sur deux continents, autrice d'articles publiés depuis 2015. Une conviction : l'analyse est un acte politique. Ici, les mots servent la lucidité.

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