La frite sert d’argument de campagne et les Américains ont déjà vécu cette scène en octobre 2024, seize jours avant l’élection présidentielle. Donald Trump avait enfilé un tablier au poste frites d’un McDonald’s de Feasterville-Trevose, en Pennsylvanie, restaurant fermé au public et automobilistes du drive sélectionnés à l’avance [1]. Kamala Harris racontait avoir travaillé chez McDonald’s lorsqu’elle était étudiante, Trump soutenait que cette expérience était inventée, et il était ressorti du poste en annonçant qu’il y avait désormais travaillé quinze minutes de plus qu’elle. En tendant les commandes, il assurait que ce serait le meilleur repas de leur vie, puisque c’est lui qui l’avait fait !
Chez nous, l’objet du cornet de frites a une autre symbolique pour une campagne électorale. La frite, c’est le Nord, la braderie de Lille, la Belgique à quelques kilomètres, le gras de bœuf, le cornet qu’on mange debout et avec les doigts. Elle rassemble à elle seule les signes de popularité. Brel en avait mis dans « Amsterdam », grasses, avec une odeur de morue dans leur cœur. Le cinéma français en a fait le cri de ralliement d’une famille du Nord dont chaque repas se réclame trois fois (des frites, des frites, des frites) et dont les scénaristes reconnaissent l’avoir copiée sur une famille bruxelloise filmée par « Strip-tease » [2].
Sur le tournage des « Tuche », les frites sont cuites par l’accessoiriste, livrées sur le plateau à huit heures du matin et filmées jusqu’à dix-neuf, molles et froides [3]. La frite la plus populaire du cinéma français tenait déjà de l’accessoire. Gardons cela au chaud (si l’on peut dire), ça resservira.
Le film à deux plans
Alors que fait Édouard Philippe en train de servir des frites ? C’est un peu gros, non, pour faire populaire ? Un ancien Premier ministre en tablier se repère à dix mètres et l’équipe qui monte la scène le sait avant tout le monde. À bien y regarder, le genre tient entièrement là : on fabrique une image que chacun reconnaîtra pour ce qu’elle est, on sait que la presse l’écrira le lendemain, on la fabrique quand même.
La scène matricielle, en France, c’est Sarkozy, et c’était à cheval, sans frite. En avril 2007, dans les tout derniers jours de la campagne, il monte en selle aux Saintes-Maries-de-la-Mer. La liberté, la fougue du cheval qu’il sait dompter, le cow-boy Marlboro n’avait qu’à bien se tenir. L’autre image, celle qui est restée, montre le candidat seul et libre sur sa monture, la presse entassée derrière lui dans une remorque tirée par un tracteur, à dix kilomètres-heure. Les photographes présents ont dit eux-mêmes ce qu’ils voyaient : une charrette, une bétaillère [4]. Depuis, on montre le dispositif et on s’en sert.
Je m’amuse régulièrement ici à montrer comment la production de telles images-récits tourne à plein : un président sur un jet-ski à la une de « Paris Match » qui annonce le dernier été aux commandes [5], Sébastien Lecornu au marché de Vernon qui laisse ostensiblement sortir de son cabas un poireau dressé pour figurer la soupe et le terroir [6], Raphaël Glucksmann qui lance sa campagne au pied d’une éolienne de l’Aunis, casque et baudrier par-dessus la chemise de ville, avec Jadot en bas pour tenir l’échelle [7]. Chaque fois, le dispositif s’expose avec netteté, comme s’il s’agissait d’un second degré.
Marlène Coulomb-Gully, chercheuse en sciences de l’information et de la communication, a d’ailleurs montré avant moi comment la télévision impose à la politique un formatage esthétique où les gestes, les vêtements et les objets valent arguments [8]. Eh bien, nous en sommes sans doute au stade suivant : la scène crédible a cédé la place à la scène « commentable » et le commentaire fait désormais partie du produit. Le récit a quitté le plan pour s’installer autour : que prouve cette image, quel est son making-of, quelle exégèse, quel décryptage ?
Embedded
Dans ce dispositif, les journalistes tiennent un rôle. On les dit embedded, embarqués avec les équipes de campagne. Le calembour est trop facile pour qu’on y résiste : littéralement, dans le même lit.
Il existe un genre d’images qui fonctionne exactement ainsi, matériel dans le champ, trépied dans le miroir, équipe visible, où l’exhibition du dispositif passe pour une garantie d’authenticité et le making-of y tient lieu de preuve : c’est le porno, et de préférence sa branche amateur.
Le scénario y tient lieu de formalité. La duchesse ouvre au facteur, le plombier vient réparer les tuyaux, l’autostoppeuse manque de quoi payer sa course. Chacun sait à quoi s’en tenir dès la première réplique et le prétexte reste obligatoire. La lecture est double : on connaît le procédé, on l’accepte et on apprécie la performance.
Le sociologue Patrick Baudry a décrit ce régime il y a près de trente ans [9]. Il sépare le rite, qui engage des corps dans un rapport et garde sa part de non-vu, du spectacle, qui expose tout. Il sépare montrer et démontrer : l’image administre la preuve d’un acte, ce qui exige des positions que personne ne prendrait autrement. Il sépare enfin regarder, voir et visualiser, la dernière manière consommant des images sans les rencontrer. Et il place le spectateur hors récit : détachement de la durée, abandon du registre de l’événement, annulation de la narration à l’intérieur du plan. On peut voir par bribes, dans le désordre, à l’envers, avec le même résultat, parce que le choix porte sur l’intensité de ce qui se voit.
D’où le point qui règle tout : cette imagerie se tient hors du rapport à la Vérité et tout reproche de fausseté tomberait d’ailleurs à côté. Rien n’y est vrai de ce qui est signifié, tout y est vrai de ce qui est exécuté.
Le tournage de Tourcoing
Vérifions que ça marche. Gérald Darmanin s’est rallié à Édouard Philippe à la mi-août et un ralliement existe par son image. Il lui faut donc une photographie où l’on voie ce qu’il apporte : le peuple, le Nord, le social. En décembre 2019, dans « Paris Match », il expliquait ce qui manquait à Emmanuel Macron : « Il manque sans doute autour de lui des personnes qui parlent à la France populaire, des gens qui boivent de la bière et mangent avec les doigts. Il manque sans doute un Borloo à Emmanuel Macron. » [10] Il était alors ministre du gouvernement Philippe. Sept ans plus tard, il tient le rôle lui-même.
Le décor est sur mesure. Philippe Frénoi, professeur d’électricité au lycée Colbert, champion du monde de la frite familiale en 2023 [11], tient un camion en famille, au gras de bœuf. C’est lui qui invite : « Vous ne venez pas dans le camion pour faire des frites ? » [12] Il y tiendra le rôle de l’accessoiriste, celui qui prépare ce qui sera filmé et qu’on verra rarement préparer.
Le dimanche 30 août, au jardin botanique, Édouard Philippe passe donc un tablier par-dessus sa chemise, enfile des gants, annonce que l’essentiel c’est d’avoir de la bonne patate, puis prévient l’assistance : « Attendez, vous allez voir. » Un montreur parle ainsi. Il fait ensuite voler les bâtonnets au-dessus du seau, geste emblématique des friteries du Nord. Bonne nouvelle : il s’en tire bien et France 3 le note. Frénoi, promu professeur du jour, glisse qu’à cette place Denis Brogniart avait tout mis à côté [12]. Le camion fonctionne comme un plateau qui reçoit des invités successifs et le patron tient le classement de ses élèves. Voilà pour l’abandon du registre de l’événement. Oubliés la symbolique et le scénario de la frite, on est entré dans la prestation.
Suivent les gestes, tous à côté de la plaque, au sens strict. Un « vrai » fritier remplirait les barquettes au-dessus du saladier, mais on ne comprendrait plus la performance. Le geste est donc bien détaché : le saladier repose d’un côté, les barquettes de l’autre, et l’écumoire fait entre les deux un trajet bien visible que la caméra peut suivre. Les mains sont gantées, un préservatif qui interdit de souiller la nourriture et qui prouve le professionnel en action. La main gauche reste même en suspens, à quelques centimètres de la barquette qu’elle s’abstient de tenir. Toutes ces positions valent pour l’objectif et elles énoncent une chose : l’acteur, pour de vrai, transfère des frites d’un récipient dans un carton. Voilà pour la démonstration.
Le partenaire tient lui aussi son emploi. Darmanin met son grain de sel, tend et fournit lui-même la légende de sa photographie : « Voilà à quoi je sers dans cette campagne. » Puis vient la réplique de clôture, celle qui vaut revendication d’auteur, dont les réponses possibles sont connues d’avance : « Alors, elles sont comment, ces frites ? »
Dans les reportages qui vont suivre, les perches, les objectifs et les téléphones levés sont au premier plan. On voit les artifices et ils font partie de la scène. C’est ainsi que le premier plan est déjà un deuxième plan. Les seules paroles nettes appartiennent à l’équipe : on est bon, vous pouvez poser ça là, vous pouvez servir les barquettes. À l’intérieur du camion, tout est technique. Le sens a été écrit dehors, avant, et la scène l’illustre.
Bonne dégustation
Restent ainsi deux images et deux destins. La photographie ira vivre sa vie éditoriale : deux hommes politiques en tablier, humains, sympas, servant des frites en pleine campagne, avec le clin d’œil qui va bien. Le film, lui, se regarde comme du porno amateur, où le scénario ne compte pour rien et où l’on apprécie la performance des acteurs, en action, à l’image.
Et cette performance est authentique. Il a bien mis les frites dans la barquette, il a bien plaisanté avec son tablier, il a bien demandé si elles étaient bonnes, et Darmanin a bien salé. L’acte a eu lieu, sous les caméras, devant témoins, et c’est même la seule chose qui soit vraie dans toute l’affaire. Cerise sur le gâteau, ou plutôt mayo sur la patate, le titre décerné à Arras précisait la catégorie du champion : amateur.
Jugez par vous-même : https://drive.google.com/file/d/124i2IPJs6IoudrKVj2nM0o7Ec8eXMsxo/view?usp=sharing
Références
[1] PhillyVoice, 20 octobre 2024 [https://phillyvoice.com/donald-trump-mcdonalds-feasterville-trevose-bucks-county-pennsylvania] et NBC10 Philadelphia [https://www.nbcmiami.com/decision-2024/trump-troll-harris-by-serving-french-fries-mcdonalds/3450118/]
[2] Philippe Mechelen, scénariste des « Tuche », propos recueillis par BFMTV, repris par CinéSérie [https://www.cineserie.com/news/cinema/les-tuche-histoire-vraie-famille-de-becker-6752678/]
[3] Jean-Paul Rouve et Isabelle Nanty sur les frites de tournage, NRJ [https://www.nrj.fr/actus/les-tuche-comment-la-cuisson-des-frites-est-elle-geree-sur-le-tournage-71364004]
[4] Slate, 14 mars 2012 [https://www.slate.fr/story/50699/photo-connivence-sarkozy-journalistes]
[5] Emmanuel Carré, « Vanité des vanités, tout est jet-ski » [https://www.linkedin.com/pulse/vanit%C3%A9-des-vanit%C3%A9s-tout-est-jet-ski-emmanuel-carre-bwcle/]
[6] Emmanuel Carré, « Le Topos du poireau » [https://www.linkedin.com/pulse/le-topos-du-poireau-emmanuel-carre-dxeje/]
[7] Emmanuel Carré, « Autant peu importe le vent » [https://www.linkedin.com/pulse/autant-peu-importe-le-vent-emmanuel-carre-sypxe/]
[8] Marlène Coulomb-Gully, « La démocratie mise en scènes. Télévision et élections », CNRS Éditions, 2001.
[9] Patrick Baudry, « La Pornographie et ses images », Armand Colin, 1997, réédition Pocket collection Agora.
[10] Gérald Darmanin, portrait publié dans « Paris Match », 19 décembre 2019.
[11] Championnat du monde de la frite, première édition, Arras Pays d’Artois Tourisme, 7 octobre 2023, règlement et palmarès [https://www.arraspaysdartois.com/wp-content/uploads/2023/07/Reglement-FR.pdf]
[12] Léa Houël, « En campagne pour 2027, Édouard Philippe sert des frites avec Gérald Darmanin à Tourcoing », France 3 Hauts-de-France, 30 août 2026, photo Marie-Noëlle Grimaldi [https://france3-regions.franceinfo.fr/hauts-de-france/nord-0/tourcoing/en-campagne-pour-2027-edouard-philippe-sert-des-frites-avec-gerald-darmanin-a-tourcoing-3408611.html]
[13] Carré, E. (2026, 6 septembre). Obscènes de frites [Article LinkedIn]. LinkedIn. https://www.linkedin.com/pulse/obsc%C3%A8nes-de-frites-emmanuel-carre-rm1ye/