INTRODUCTION : UNE MER AU CENTRE DES SOUVERAINETÉS
Entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe, la Méditerranée est un espace disputé, à la fois axe commercial vital et théâtre de confrontations politiques. Les États européens, la République française en particulier, cherchent à s’imposer sur cette mer dominée depuis des décennies par les régences d’Alger, Tunis et Tripoli. Ces entités politiques, théoriquement liées à l’Empire ottoman, mais de fait autonomes, organisent une économie fondée en grande partie sur la course. La piraterie barbaresque, dans sa complexité, doit être analysée non comme une simple déviance criminelle, mais comme une structure politique régionale dotée de ses propres logiques.
LE CORSO BARBARESQUE : ENTRE AUTONOMIE RÉGIONALE ET MENACE INTERNATIONALE
Les régences nord-africaines du Maghreb ottoman ont fondé leur autonomie sur une pratique ancienne, mais institutionnalisée à partir du XVIe siècle : le corso. Il ne s’agit pas d’une piraterie désorganisée, mais d’une activité économique et diplomatique encadrée, participant directement au financement des autorités locales. Les corsaires opèrent depuis des ports structurés, disposent de lettres de course, et intègrent les captifs à un marché esclavagiste actif jusqu’au début du XIXe siècle.
Du point de vue européen, ces régences incarnent une menace à la liberté de navigation. Mais cette vision projette sur les régions concernées une grille d’analyse qui tend à effacer la complexité des dynamiques internes. Les Deys d’Alger, par exemple, mènent une politique étrangère indépendante, composent avec les milices janissaires, arbitrent les jeux de pouvoir locaux et exploitent le corso à la fois comme instrument de revenu et de pression diplomatique. Le contexte régional (déclin ottoman, compétition intermaghrébine, affirmation locale) compte tout autant que la confrontation avec l’Europe.
LA POLITIQUE DE BONAPARTE : RUPTURE OU CONTINUITÉ ?
Lorsque Napoléon Bonaparte accède au pouvoir en 1799, la France révolutionnaire a déjà une longue histoire de relations ambiguës avec les régences barbaresques : traités, tributs, captures, libérations négociées. Mais Bonaparte, dans la logique de restauration de la souveraineté républicaine, entend rompre avec les pratiques d’accommodement. En 1802, il envoie une lettre au Dey d’Alger où il exige la fin des arraisonnements de navires français. Il appuie cette démarche par l’envoi d’une escadre en Méditerranée.
Ce geste s’inscrit dans une politique plus large de contrôle des routes commerciales et de projection navale. Bonaparte ne conçoit pas les régences comme des entités autonomes, mais comme des foyers de désordre à soumettre ou à neutraliser. Cette posture anticipe les doctrines d’intervention du XIXe siècle, mais elle reste à cette époque confinée à des opérations de pression, non à une politique coloniale déclarée.
PIRATERIE, DROIT INTERNATIONAL ET SOCIÉTÉ DES PUISSANCES
L’analyse d’Alejandro Colás (Review of International Studies, 2016) montre que la piraterie, loin d’être une anomalie, a joué un rôle structurant dans la formation du droit international moderne. En définissant certains acteurs comme légitimes (corsaires européens) et d’autres comme illégitimes (corsaires barbaresques), les puissances occidentales ont imposé des normes d’exclusion qui participaient à la hiérarchisation des souverainetés. La distinction entre course et piraterie est politique avant d’être juridique.
Dans ce cadre, les opérations françaises contre les régences peuvent être lues comme des tentatives de redéfinir les frontières de la légitimité internationale. La lente disparition du corso au XIXe siècle, analysée par C.M. Gale (Journal for Maritime Research, 18[2], 2016), correspond moins à une volonté morale qu’à une réorganisation géostratégique de la Méditerranée.
DE LA LETTRE DE COURSE À LA LICENCE NUMÉRIQUE : UNE GRAMMAIRE RÉACTIVÉE
La distinction entre course et piraterie, arme normative des puissances européennes, connaît, deux siècles plus tard, une résurgence inattendue. Le 12 août 2026, l’administration américaine a signé un mémorandum de sécurité nationale autorisant des entreprises privées agréées à conduire des opérations cyber-offensives, surveillance clandestine et destruction de systèmes, contre des organisations criminelles étrangères. Le vocabulaire employé par la presse spécialisée ne laisse aucun doute sur la filiation : on parle de corsaires numériques, par référence directe aux lettres de marque qui, jadis, transformaient le pillage en acte d’État. L’État fixe le cap, sélectionne ses opérateurs et peut leur imposer, comme condition contractuelle, une caution ou un dépôt sous séquestre d’au moins 1 million de dollars. Il leur confère ainsi une légitimité que nul tribunal n’a pourtant validée, le dispositif s’appuyant sur une interprétation non testée de la loi américaine de 1986 sur la fraude informatique, qui assimile les entreprises à des délégataires des forces de l’ordre fédérales.
Cette délégation n’a rien d’un blanc-seing. Le texte ne confère aux entreprises aucune autorisation générale de riposte : chaque action doit être menée exclusivement pour le compte du gouvernement fédéral, sous sa supervision et au titre de ses pouvoirs légaux, après approbation écrite préalable. La tutelle limite en théorie le Far West, mais elle en déplace le risque, car en s’attachant les opérateurs, l’État s’approprie l’attribution de leurs actes. La capacité peut être privée, la responsabilité diplomatique reste publique.
Ce qui frappe, c’est la permanence de la grammaire. Comme les régences maghrébines opéraient sous une légitimité décrétée plutôt que constatée, le mémorandum institue une présomption : tout groupe visé est réputé non étatique, sauf renseignement établissant le contraire, ce qui inverse la charge de la preuve et redessine, d’un trait, la frontière entre le corsaire autorisé et le pirate à réduire. La logique d’exclusion qu’Alejandro Colás repérait dans la formation du droit international se rejoue ainsi terme pour terme : légitimer certains acteurs, disqualifier les autres, hiérarchiser les souverainetés.
L’enjeu, cette fois, déborde les rives d’une seule mer. La difficulté européenne surgira le jour où une infrastructure criminelle partagera un hébergement, un réseau ou un service avec des acteurs parfaitement légitimes, car dans le cyberespace, le navire pirate, le navire marchand et le port allié empruntent parfois le même cloud. Or le mémorandum ne prévoit de procédures d’arrêt, de minimisation et de notification que pour les systèmes situés aux États-Unis, et rien d’équivalent pour ceux qu’abritent les juridictions alliées. La déconfliction, la traçabilité des décisions, la réversibilité des actions et l’indemnisation des dommages collatéraux devraient donc précéder les premiers tirs. Le pavillon peut être privé, le canon reste fédéral, et le ricochet pourrait parfaitement être européen.
HÉRITAGES EN TENSION : QUELLE ACTUALITÉ POUR LES MÉMOIRES IMPÉRIALES ?
Deux siècles après les affrontements navals du Premier Empire, les figures issues des dynasties napoléoniennes subsistent dans l’espace public européen. Leur présence n’est ni un hasard ni un vestige folklorique. Elle témoigne de la manière dont certaines filiations, réinvesties à travers l’action associative ou culturelle, participent encore à la construction de récits nationaux ou francophones.
La princesse Yasmine Murat, épouse du descendant du maréchal Joachim Murat, incarne l’un de ces visages contemporains de la mémoire historique. Son engagement à la tête de l’association Rayonnement français l’inscrit dans une logique de diplomatie culturelle fondée sur un capital symbolique hérité, mais actualisé.
Plutôt que d’imposer une lecture téléologique de l’histoire, son exemple invite à interroger ce que deviennent les mémoires impériales lorsqu’elles s’articulent à des enjeux contemporains : francophonie, patrimoine, diplomatie douce. Ce lien, s’il reste ténu, n’est pas décoratif. Il illustre une circulation des héritages dans des cadres institutionnels modernes.
MÉDIAS ET MÉMOIRES : UNE VIGILANCE CRITIQUE
Dans un contexte où les récits historiques sont souvent polarisés, une presse indépendante doit se donner pour exigence non pas de célébrer ou de dénigrer, mais d’analyser. Il ne s’agit pas d’ériger des figures, mais de revisiter les logiques historiques avec des outils critiques. La Méditerranée napoléonienne, les pratiques corsaires, la construction d’un droit international inégalitaire, la résilience de certaines mémoires dynastiques : autant d’objets à interroger avec rigueur.
La réception des figures historiques comme Murat ou Bonaparte ne peut se limiter à l’admiration ou au rejet. Elle suppose une attention aux systèmes de pouvoir, de représentation et de transmission qu’elles activent. La mémoire devient alors un objet d’étude, et non un levier d’adhésion.
CONCLUSION : LA MÉMOIRE COMME OUTIL D’ANALYSE, NON COMME POSTURE
Je revendique ici un positionnement critique qui n’est ni celui de l’apologie ni celui de la dénonciation réflexe. Il s’agit de relier les faits, d’articuler les temporalités, de croiser les voix. La mémoire napoléonienne, la pratique corsaire, les figures dynastiques contemporaines : tous ces éléments peuvent nourrir une analyse géopolitique si l’on s’attache à les replacer dans leurs contextes respectifs. Une presse libre n’a pas pour vocation de prolonger des filiations, mais de déconstruire lucidement leurs usages. C’est à ce travail que je me consacre ici, avec pour seule arme la rigueur et pour seul horizon la compréhension.
BIBLIOGRAPHIE
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Colás, A. (2016). Barbary Coast in the expansion of international society: Piracy, privateering, and corsairing as primary institutions. Review of International Studies, 42(5), 840-857. https://doi.org/10.1017/S0260210516000152
Faivre, M. (s. d.). Napoléon et l’Afrique du Nord. Encyclopédie du Cercle algérianiste. https://encyclopedie.cerclealgerianiste.fr/histoire/histoire-avant-1830/periode-islamique/359-napoleon-et-l-afrique-du-nord.html
Gale, C. M. (2016). Barbary’s slow death: European attempts to eradicate North African piracy in the early nineteenth century. Journal for Maritime Research, 18(2), 139-154. https://doi.org/10.1080/21533369.2016.1253303
Monarchies et Dynasties du Monde. (2025, 5 août). La princesse Yasmine Murat « Sur les traces de l’émir Abdelkader ». https://www.monarchiesetdynastiesdumonde.com/pages/actualites-des-monarchies-du-monde/europe/france/yasmine-murat.html
Rutten, S. (2026, 18 août). Corsaires numériques : quand la Maison-Blanche externalise l’offensive cyber au secteur privé. NextHop. https://www.nexthop.fr/blog/corsaires-numeriques-quand-la-maison-blanche-externalise-l-offensive-cyber-au-secteur-prive
The White House. (2026, 12 août). Expanding capabilities to combat transnational cyber-enabled crime [Mémorandum présidentiel de sécurité nationale]. https://www.whitehouse.gov/presidential-actions/2026/08/expanding-capabilities-to-combat-transnational-cyber-enabled-crime/