INTRODUCTION
Lorsque j’ai découvert ce tweet abrupt de Jack Dorsey, relayé sans détour par Elon Musk, appelant à abolir la propriété intellectuelle, j’ai ressenti plus qu’un simple agacement. Ce fut une secousse. Derrière cette proposition lapidaire, en apparence provocatrice, se dessine une vision inquiétante du monde : un monde dans lequel la création ne serait plus un acte à reconnaître, mais une matière à exploiter. Un monde où l’idée même de reconnaissance, de paternité, de mérite, s’effacerait au profit d’une logique de flux, de rendement, d’appropriation sans limite.
Certains experts l’ont dit et répété : l’abolition pure et simple du droit de la propriété intellectuelle reviendrait à armer les géants technologiques contre les innovateurs. Je le pense aussi. Loin de libérer la création, ce serait l’ouvrir en pâture à des puissances déjà colossales, qui n’attendent qu’une brèche pour transformer nos œuvres en carburant algorithmique.
CRÉER, C’EST PENSER LIBREMENT
Il faut relire Hannah Arendt, qui rappelait que le totalitarisme ne s’attaque pas seulement à la liberté d’expression publique, mais à la capacité même de penser par soi-même. Créer, c’est exercer cette faculté de pensée libre. C’est proposer une vision singulière du monde. Abolir la propriété intellectuelle, sous prétexte que l’intelligence artificielle bouleverse nos repères, c’est laisser croire que cette capacité humaine peut être absorbée, digérée, recombinée sans considération pour sa source. C’est, en somme, désarmer le créateur pour mieux armer les machines.
La propriété intellectuelle est bien plus qu’un dispositif juridique : elle est un principe de civilisation. Elle incarne l’idée que le fruit d’un esprit, d’un labeur, d’une intuition, mérite protection. Ce n’est pas un privilège, c’est une juste reconnaissance. Elle me garantit, à moi comme à tant d’autres, que nos idées ne seront ni pillées en silence ni effacées dans un nuage de données où tout se vaut.
UN MOTEUR, NON UN FREIN
J’entends parfois que la propriété intellectuelle ralentirait l’innovation, qu’elle figerait le progrès, qu’elle érigerait des murs là où il faudrait construire des ponts. C’est une erreur profonde. Loin de brider, elle stimule. Elle donne un cadre dans lequel la création peut s’épanouir, se partager, se transmettre avec équité. Elle établit une règle du jeu qui protège les faibles sans empêcher les échanges.
Imaginer un monde sans propriété intellectuelle, c’est rêver d’un village global sans loi, où le premier qui s’empare d’une idée en devient maître. C’est oublier que ce village est dominé par des empires numériques qui aspirent déjà nos traces, nos goûts, nos données. Dans un tel monde, l’écrivain qui compose la nuit, le chercheur qui affine une hypothèse, le musicien qui saisit une harmonie éphémère, deviendraient des fournisseurs involontaires de contenus, dépouillés de leurs droits, réduits à n’être que matière première.
UNE LIGNE DE DÉFENSE CONTRE L’HÉGÉMONIE
Je suis profondément attachée à la liberté de créer. Mais cette liberté a un prix : celui de la reconnaissance et de la protection. La propriété intellectuelle constitue une digue, fragile, mais précieuse, contre l’hégémonie de ceux qui disposent déjà des moyens de tout capter, tout recomposer, tout rentabiliser. Anthropic, conceptrice du modèle d’intelligence artificielle Claude, incarne cette tension contemporaine. Accusée d’avoir utilisé des millions d’ouvrages protégés pour entraîner son IA sans autorisation, elle a fait face à une plainte dont le montant théorique des dommages était tel qu’il pouvait compromettre son avenir. Au-delà du chiffre, c’est la logique prédatrice d’une industrie qui se dévoile : nourrir les modèles avec des œuvres humaines sans en reconnaître ni la paternité ni la valeur. Les nouvelles régulations, en Europe comme en Californie, exigent désormais de la transparence, rendant difficilement tenable un modèle fondé sur l’opacité. Même si ce procès ne coulera pas à lui seul l’entreprise, il révèle une fragilité structurelle : celle d’un capitalisme algorithmique qui repose sur l’appropriation silencieuse.
La bataille judiciaire s’est intensifiée avec le dépôt d’une seconde plainte par Universal Music Group, Concord et ABKCO contre Anthropic en janvier 2026. Cette action concerne plus de 20 000 compositions musicales et pourrait aboutir à des dommages dépassant 3 milliards de dollars. L’accusation s’appuie sur les révélations du procès Bartz contre Anthropic qui a mis au jour l’utilisation présumée de bibliothèques pirates telles que LibGen pour alimenter les algorithmes. Les plaignants affirment que le directeur général Dario Amodei et le cofondateur Benjamin Mann auraient personnellement autorisé le recours au protocole BitTorrent pour télécharger massivement des millions d’ouvrages, dont de nombreux recueils de partitions et de paroles. Cette méthode aurait simultanément redistribué les fichiers téléchargés, aggravant la violation du droit d’auteur. Face au refus du tribunal d’intégrer ces accusations à leur première plainte de 2023, qui ne portait que sur 500 œuvres, les éditeurs ont déposé un nouveau procès au périmètre considérablement élargi. Au-delà des réparations financières, les plaignants exigent la destruction, sous contrôle judiciaire, de toutes les copies illégales présentes dans les ensembles de données de l’entreprise, une mesure qui pourrait affecter profondément le développement futur de ses modèles. La demande porte sur 150 000 dollars par œuvre contrefaite, révélant l’ampleur de ce que les plaignants qualifient d’empire commercial bâti sur le piratage.
Ce premier volet a trouvé son épilogue. Une juge fédérale californienne a homologué le 20 juillet 2026 l’accord conclu entre Anthropic et le collectif d’auteurs à l’origine du procès Bartz, validant le montant le plus élevé jamais versé aux États-Unis dans une affaire de droit d’auteur : 1,5 milliard de dollars, répartis entre environ 500 000 œuvres, soit 3 000 dollars par titre à partager entre les ayants droit et leurs éditeurs. La lecture du jugement initial mérite pourtant l’attention, car elle scinde la question en deux. L’entraînement du modèle sur des ouvrages protégés a été qualifié d’usage loyal, jurisprudence toujours en vigueur ; seule la constitution d’une bibliothèque centrale rassemblant plus de 7 millions de livres piratés, sans lien direct avec cet entraînement, a été jugée illicite. La justice américaine n’a donc pas sanctionné l’absorption des œuvres, mais la manière de se les procurer. Le procès en évaluation des dommages qui devait suivre, et dont les risques atteignaient plusieurs centaines de milliards, a été évité. Les conseils des plaignants perçoivent 101 millions de dollars sur les 187,5 millions réclamés, et plus de 91 % des ayants droit couverts ont déjà réclamé leur part. Beaucoup d’écrivains n’y voient qu’un lot de consolation : 3 000 dollars pour une œuvre ayant nourri l’apprentissage d’un système valorisé plusieurs dizaines de milliards. Une partie d’entre eux s’est retirée de l’accord et poursuit séparément. Le prix de la dépossession est désormais connu, et il est modique.
Le front musical, pourtant, ne s’est pas refermé avec Bartz : il s’est élargi. Le 28 août 2026, Sony Music Publishing et Warner Chappell Music, accompagnés de nombreux éditeurs affiliés, ont assigné à leur tour Anthropic devant le tribunal fédéral de Californie du Nord, visant nommément le directeur général Dario Amodei et le cofondateur Benjamin Mann. Les plaignants dénoncent l’un des vols de propriété intellectuelle parmi les plus massifs et les plus flagrants de l’histoire, reprochant à l’entreprise une campagne de téléchargement, d’aspiration et de copie illégale d’œuvres protégées à grande échelle. Sont citées des chansons aussi célèbres que « Eye of the Tiger », « Ain't No Mountain High Enough » de Marvin Gaye ou « Paper Rings » de Taylor Swift. Par œuvre contrefaite, les éditeurs réclament jusqu’à 150 000 dollars augmentés de 25 000 dollars pour chaque suppression d’information relative au régime des droits, ce qui porte les dommages potentiels à plusieurs milliards de dollars. Avec cette action, les branches d’édition des trois grandes maisons de disques mondiales se trouvent désormais toutes engagées contre le concepteur de Claude. L’argument des plaignants vise un point sensible : en dépit de son image d’entreprise d’intelligence artificielle éthique, Anthropic aurait constamment privilégié l’avantage concurrentiel sur le respect de la loi. La firme, de son côté, conteste ces accusations et annonce une défense vigoureuse.
La confrontation entre Perplexity et le New York Times illustre une autre facette de cette appropriation systématique. Après 18 mois d’avertissements ignorés, le quotidien new-yorkais poursuit l’entreprise californienne pour violation massive du droit d’auteur. L’accusation : Perplexity aurait systématiquement contourné les protections techniques du site, copié des milliers d’articles protégés et utilisé ce contenu pour générer des réponses présentées comme originales, privant ainsi le journal de revenus publicitaires tout en s’appropriant son travail éditorial. Cette affaire révèle une stratégie délibérée d’exploitation, orchestrée par une entreprise valorisée à 23 milliards de dollars, qui tire profit d’un flou juridique pour bâtir son modèle économique sur la dépossession des créateurs de contenus.

Cette dépossession ne s’arrête pas aux œuvres : elle gagne désormais les paroles elles-mêmes. Sam Altman, directeur d’OpenAI, a reconnu publiquement que rien, dans l’état actuel du droit, n’empêche qu’une conversation personnelle avec une IA soit versée au dossier d’un procès. Dans le litige qui oppose OpenAI au New York Times, le journal exige la conservation des échanges de millions d’utilisateurs, afin de les utiliser comme éléments de preuve. L’entreprise, qui a fait appel, s’oppose fermement à cette requête, redoutant un précédent dangereux pour la vie privée. Seuls les clients professionnels disposent aujourd’hui d’une clause d’exclusion explicite. Pour tous les autres, l’usage d’une IA devient une vulnérabilité.
